Montreux-Vieux, berceau d’une illustre lignée alsacienne : les frères Schickelé

C’est sur les quais de la gare d’Altmünsterol, aujourd’hui Montreux-Vieux, que commence le destin hors du commun de la famille Schickelé. Nous sommes au début des années 1870. La gare, imposante et stratégique, vibre au rythme des locomotives et des contrôles douaniers. Parmi le personnel ferroviaire se trouve un jeune homme originaire de Mutzig, Jacques Antoine Schickelé. Volontaire et rigoureux, il croise chaque jour un collègue du chemin de fer, Joseph Férard. Par son intermédiaire, Jacques Antoine fait la connaissance d’une enfant du village : Marie-Élisabeth Férard, dont le père est l’instituteur de la commune voisine de Fontaine.
L’amour fleurit entre les voies ferrées et les paysages sundgauviens. Le 27 juillet 1874, Jacques Antoine et Marie-Élisabeth se marient, ancrant à jamais le patronyme Schickelé dans la terre de Montreux-Vieux. Moins d’un an plus tard, le 13 mai 1875, le foyer s’illumine avec la naissance de leur tout premier fils : Jacques Marie-Gustave. Le petit garçon pousse ses premiers cris dans ce village-frontière, bercé par le va-et-vient des trains et les récits de sa famille maternelle, profondément enracinée dans le secteur.
Bien que la carrière de Jacques Antoine l’amène plus tard à quitter les chemins de fer pour devenir commissaire de police cantonal à Marmoutier puis à Saverne, les racines plantées à Montreux-Vieux portent des fruits exceptionnels. Les deux fils du couple vont, chacun dans leur domaine, marquer profondément l’histoire et la culture alsacienne.
Jacques Marie Gustave, le bébé né à Montreux-Vieux, se tourne vers la science et la médecine. Devenu le professeur Gustave Schickelé, il s’impose comme l’un des maîtres éminents de la Faculté de médecine de Strasbourg. Dès 1902, il prend la direction de la maternité de l’Hôpital civil. Gynécologue visionnaire et obstétricien humaniste, il consacre sa vie à adoucir et sécuriser l’entrée dans la vie. Avec son assistant, il développe le concept novateur d’« accouchement dirigé » et introduit en France la technique de la césarienne basse, sauvant ainsi de nombreuses mères. Ses pairs saluent son excellence en lui décernant la Légion d’honneur en 1923. Lorsqu’il s’éteint prématurément à Bâle en 1927 à l’âge de 51 ans, il laisse derrière lui le souvenir d’un immense praticien qui a révolutionné la médecine des femmes.
Quelques années après Gustave, en 1883, naît son frère cadet, René Schickelé. Si Gustave a choisi la science pour soigner les corps, René choisit la plume pour panser les esprits. Écrivain, poète et journaliste de premier plan, René Schickelé devient une figure intellectuelle majeure de l’Europe du XXe siècle. Grandissant entre la culture française de sa mère et les influences allemandes de l’époque, il passe sa vie à jeter des ponts entre les deux nations. Fondateur de revues littéraires prestigieuses, élu à l’Académie prussienne des arts, il incarne l’esprit rhénan dans ce qu’il a de plus noble. Face à la montée du nazisme, il choisit l’exil et termine sa vie sous le soleil de Vence, en 1940.
Aujourd’hui, alors que les trains traversent toujours la gare de Montreux-Vieux, l’histoire de ces deux frères résonne comme une fierté locale. C’est ici, dans l’intimité de ce village d’antan, entre un agent de gare passionné et la fille d’un instituteur, qu’est née l’étincelle d’une lignée de bâtisseurs, de savants et de poètes.

