L’Abrogation des passeports en 1891.
Voyager de Paris à Mulhouse relevait du parcours du combattant administratif. C’était la réalité des Alsaciens-Lorrains et des Français entre 1888 et 1891, sous le régime strict des passeports imposé afin, je pense imaginer, couper définitivement les ponts entre la France et les « provinces perdues » annexées en 1871.
Le 1er octobre 1891, selon les journaux de l’époque, la décision d’abolir cette restriction a été prise.
Du jour au lendemain, l’histoire bascule à la gare de Montreux-Vieux (Altmünsterol), le point de contrôle douanier et ferroviaire incontournable de la ligne Paris-Belfort-Mulhouse.
Le grand rush des retrouvailles
Dès le lendemain de la mesure, le journal L’Union libérale constate un boom spectaculaire du trafic :
« La moyenne des voyageurs passant à Montreux-Vieux était de 250 à 245 sous le régime des passeports. Hier elle a été de 450 et l’on s’attend à la voir augmenter encore. »
Les trains directs en provenance de la gare de l’Est à Paris arrivent « pour ainsi dire pleins ». À l’époque, ce voyage direct de 8 heures (facturé 51,45 francs en première classe) redevient instantanément l’axe majeur des retrouvailles familiales.
Dans le train de Belfort : entre psychose et soulagement
Dansun article du 1er octobre 1891, un correspondant local nous fait vivre ce voyage historique de l’intérieur. Au départ de Belfort, l’ambiance dans les compartiments bondés est d’abord lourde de suspicion :
- « Vous verrez que cela ne durera pas », gronde un voyageur.
- Un autre redoute que les Allemands fouillent tout le monde.
Il faut dire que le souvenir est tenace. Sur le pont du Saint-Nicolas, la petite rivière séparant les deux pays, un arc de triomphe affichait ironiquement côté français : « Ici finit la liberté, n’oubliez pas vos passeports ».
Pourtant, à l’arrivée en gare allemande, c’est la stupéfaction. Les employés sourient devant cet afflux d’un nouveau genre. Le redoutable commissaire impérial, d’ordinaire si impérieux, est tranquillement en train de boire son café au lait. Pas de fouille, pas de questions. Les voyageurs passent la douane, ahuris par cette liberté retrouvée.
Une liberté… sous haute surveillance
Le calme à la frontière ne doit pas masquer la réalité géopolitique de l’époque. Si la porte est ouverte, les mailles du filet restent serrées. Le correspondant de presse rappelle une vérité cruciale : la police et les agents secrets ont été doublés dans toute l’Alsace-Lorraine (Reichsland). Le moindre mot ou geste suspect de la part d’un étranger entraîne une expulsion immédiate dans le premier train.
Montreux-Vieux, le village devenu géant
Cet événement de 1891 va ancrer le rôle crucial de la gare de Montreux-Vieux. Gérée par la compagnie impériale allemande (EL), cette frontière voit défiler les plus grands express européens, comme le Paris-Vienne.
Pour faire tourner cette immense machine douanière et ses 800 mètres de voies, des centaines de cheminots, policiers et douaniers allemands s’y installent. Le petit village va connaître une véritable explosion démographique, passant de 250 à plus de 1 000 habitants à la veille de la Première Guerre mondiale.

